jeudi, octobre 6, 2022

au large du Panama, l’archipel San Blas prend l’eau

REPORTAGE

« Face au changement climatique et à la montée du niveau de la mer, les anciens du village ont dû installer une espèce de muraille. » Melquiel Pérez regarde l’horizon avec un air inquiet, et pour cause. Cet habitant de l’île de Carti Tupile, dans l’archipel San Blas au large du Panama, voit devant ses yeux les effets concrets de la hausse du mercure. Pourtant, les 50.000 habitants répartis sur 10% des 365 îles de l’archipel vivent dans un paysage de carte postale.

Des coraux pour renforcer des murailles contre la montée des eaux

Mais dans ce recoin du monde situé au large de la côte Atlantique du Panama, les Guna o Kuna voient depuis quelques années le niveau de la mer augmenter dangereusement. Au point que les habitants ont commencé à sentir le sol se gorger d’eau sous leurs pieds, les forçant peu à peu à se replier vers le continent. Pour ceux qui ont choisi de rester, notamment sur l’île de Carti Tupile, le combat se fait avec les moyens du bord : des digues de cailloux et de pierres, improvisées çà et là. « Mais ça ne change pas grand-chose », avoue Melquiel Pérez au micro d’Europe 1. « À marée haute, l’eau la traverse et la fragilise, si bien que l’on doit la rafistoler constamment. » 

La surpopulation s’ajoute au problème de la montée des eaux. Crédit : Laurence Cuvillier/Europe 1

Pire, ces murailles de fortune causent plus de problèmes qu’elles n’en résolvent. Car les pierres qui les composent sont rares sur ces îles essentiellement constituées de sable et de cocotiers. Alors les habitants ont dû « aller en chercher ailleurs », mais aussi « renforcer la structure avec des coraux [qu’ils sont] allés récupérer plus loin en mer », explique Melquiel Pérez. Or, les barrières de corail constituent la principale défense de ces îles contre les ouragans, tsunamis et autres phénomènes météorologiques extrêmes, en réduisant l’amplitude des vagues. Un problème d’autant plus préoccupant que les îles de l’archipel San Blas sont surpeuplées, beaucoup de maisons sont donc construites juste au bord de l’eau par manque de place.

« Carti Tupile risque de disparaître »

« Il faut se rendre compte que la hausse du niveau des mers va faire perdre des quantités considérables de territoires, non seulement des îles, mais également sur des côtes et dans des deltas », commente de son côté François Gémenne, spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement et des migrations. Pour ce chercheur à l’Université de Liège (Belgique), qui est aussi l’un des auteurs du rapport du Giec dont une ébauche a fuité dans la presse cette semaine, c’est dans les îles comme celles de l’archipel de San Blas que la montée des eaux va causer le plus de dégâts. « Très souvent, le point culminant de ces îles est très peu élevé par rapport au niveau de la mer, c’est donc toute l’île [de Carti Tupile] qui risque de disparaître. »

Et de très nombreux territoires sont concernés par ce problème, continue le chercheur au micro d’Europe 1. « Avec une élévation d’un mètre du niveau de la mer, le Vietnam risque par exemple de perdre 24.000 km² de territoire, soit 10% de sa superficie. »

Des « anciens » qui refusent de se réfugier sur le continent

Sans compter que chez les Guna o Kuna, un autre problème se pose. Ce sont les anciens qui décident du devenir de la communauté. Un vrai déchirement pour les jeunes qui se rendent compte de l’ampleur du problème sans être en position de pouvoir changer les choses. « Les anciens ont vécu toute leur vie ici et ils ne veulent pas rejoindre la terre ferme », résume Jaime Tejada, pêcheur et habitant de Carti Tupile. « Parmi nous, les plus jeunes, certains ont acheté un bout de terrain sur le continent, mais pas les anciens. Ils arguent que nous avons toujours eu des inondations et qu’il ne va rien nous arriver de mal. Mais je pense qu’il est temps que tout le monde migre vers la terre ferme pour le bien de nos familles et de notre communauté. »

Le réchauffement climatique pose la question de la souveraineté 

Rien que pour l’année 2020, ce sont pas moins de « 32,7 millions de personnes à travers le monde qui ont été déplacées par des catastrophes naturelles, dont la grande majorité sont des catastrophes liées à des facteurs hydroclimatiques », rappelle François Gémenne. Des « inondations, ouragans ou sécheresses qui vont s’amplifier sous l’effet du changement climatique », au point de reposer la « question de la souveraineté, du lien entre l’État et le territoire », selon celui qui est également le fondateur du programme Habitable, visant à mieux comprendre l’interdépendance entre impacts climatiques et migrations.

« Dans notre conception traditionnelle de la souveraineté, elle est intimement liée au territoire et au fait que ce dernier soit habité en permanence. Or, parmi les petites villes qui risquent d’être submergées, il y a des Etats souverains et indépendants comme les îles Marshall, Tuvalu, Kiribati, ou encore les Maldives. »

Une question qui va devenir de plus en plus pressante car nous sommes « dans une pente irréversible », rappelle le spécialiste. Et « s’il faut tout faire pour essayer de limiter au maximum le changement climatique, il faut en faire bien davantage pour commencer à nous adapter à ses impacts. On ne reviendra pas en arrière. » Après avoir défendu bec et ongles leur territoire contre le tourisme de masse, les Guna o Kuna sont désormais l’un des symboles de cette lutte contre les effets du réchauffement climatique.

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