mercredi, juin 29, 2022

DECRYPTAGE. Pourquoi les élus alsaciens sont la cible des anti-pass sanitaire

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Depuis quelques jours des élus alsaciens sont la cible de militants anti-pass sanitaire. Injures, courriers anonymes. Le sociologue Philippe Breton analyse ce mouvement sociétal qui a besoin selon lui d‘identifier des élites comme responsables des malheurs du monde.

Des citoyens s’en prennent ces derniers jours de façon anonyme aux parlementaires qui ont voté le pass sanitaire, à des élus qui appellent à la vaccination. Croix gammées, injures. Que disent ces actes violents du mouvement anti-pass ? Eléments de réponse avec le sociologue strasbourgeois Philippe Breton.

Comment expliquez-vous ces récents actes de violence face aux élus ?

« Il faut considérer le contexte général : tous les observateurs constatent une augmentation du niveau de violence dans la société. Cela se traduit par différents symptômes. Par une délinquance pas forcément spectaculaire : l’augmentation des conflits familiaux, conjugaux, comme si on redécouvrait que la violence est aussi une manière d’aborder les problèmes. Il y a un recul de la parole, un recul de la civilité. On n’essaie plus de comprendre le point de vue de l’autre. Ce qu’on appelle le « processus de pacification des mœurs » mis en place par les sociétés occidentales est mis à mal. »

On ne se parle plus, on s’exprime par la violence, mais pourquoi cette inversion du courant ?

« Il y a je pense plusieurs facteurs dont deux qui me paraissent importants. La crise du covid d’abord : pendant les périodes de confinement, les restrictions ont augmenté le niveau de pression psychologique sur les personnes. Il y a eu une forme de traumatisme qui a augmenté la frustration. Mais cela, je ne suis pas le seul à le dire.

Le deuxième facteur est plus ancien. A l’Ovipal (Observatoire de la vie politique en Alsace) nous suivons depuis 20 ans un mouvement de sécession sociale d’une partie de la population qui se traduit par l’abstention dans les urnes mais aussi par une grande défiance vis-à-vis des médias, des élus, des prêtres, de ceux qui représentent l’élite dans notre société. Cela s’est vu dans les mouvements anti-radars, anti-limitation de vitesse, anti-taxe carbone, puis il y a eu les gilets jaunes. Ils ont permis une forte poussée de cet élan qui s’est accompagné d’une certaine violence. La contestation anti-pass sanitaire, c’est la continuation de ce même mouvement, et l’autorité qui est visée aujourd’hui c’est le monde médical officiel. »

Une partie de la population se met ainsi en marge de la société ?

« Oui, celle qui ressent les choses avec violence. Qui se met dans une position de rupture, en marge de la société. Elle forme un groupe qui n’est pas homogène mais qui a besoin de désigner un ennemi. Elle se dit « Il y a nous et les autres ». C’est ça, la sécession. Ces gens vivent dans leur monde, ils ont leurs propres sources d’information, ils sont dans leur univers de croyance. L’ennemi est juif, nazi, ou banquier. Peu importe. Ce mouvement a besoin d‘identifier des élites comme responsables des malheurs du monde.

Et dans ce contexte, ce n’est pas étonnant qu’une frange un peu radicale vise les élus. Car il existe depuis longtemps une violence souterraine qui s’exerce envers les maires qui sont en première ligne et ont des difficultés à faire respecter la loi.

Pour moi les attaques de permanence politique, les courriers haineux sont une suite logique. L’élu est la figure honnie. Il devient le bouc émissaire. En plus, en Alsace, ce mouvement est plus important qu’ailleurs. L’abstention a été très forte aux dernières élections. Et il y avait du monde dans la rue ces derniers samedis. »

Peut-on faire le contour sociologique de ce mouvement anti-pass?

« Bien sûr. C’est un mouvement minoritaire constitué de professions intermédiaires qui se sentent dans une grande insécurité, parce que très dépendantes du contexte extérieur. Ce sont des gens qui vivent en zone péri-urbaine, qui voyagent peu. Ils ont entre 30 et 50 ans. On y trouve peu de jeunes et peu de vieux.

C’est un mouvement qui est sociologiquement circonscrit. Un mouvement qui n’a pas d’alliances, pas de représentants non plus, donc pas d’avenir. Mais il a le pouvoir d’anomie, de dissolution, de crispation du lien social. Et il y a une violence dans ce mouvement, dans son refus de dialogue, en désignant les autres comme menteurs. Et quand il n’y a pas de dialogue, alors naît la violence. »

Pensez-vous que cette mobilisation peut connaitre un débouché politique ?

« Les autorités sont en alerte sur la possible radicalisation du mouvement. Mais je ne pense pas qu’il soit apte à connaitre un débouché politique. J’en donne pour preuve le premier sondage sur les présidentielles qui donne 2% des intentions de vote à Florian Philippot (Les Patriotes). Il apparait comme le leader quelque peu charismatique, mais comme les gens voient en lui un homme politique, il ne peut pas les représenter.

Ce mouvement se méfie des politiques et donc je ne crois pas qu’il y ait un débouché possible sauf cas de figure du candidat non politique qui emmènerait tout le monde dans son sillage. Mais la fragilité de ce mouvement c’est sa faiblesse numérique. Il est dépassé par les gens qui continuent à se faire vacciner. »

Comment faut-il alors se comporter avec cette partie de la population qui se met en marge de la société ?

« Il ne faut jamais rompre le dialogue. La solution, c’est de ne pas stigmatiser, de ne pas provoquer la fracture du lien social. Ce mouvement est dans une impasse, c’est une forme de jacquerie, et les jacqueries ne débouchent jamais sur une révolution.

On peut espérer sortir de la crise sanitaire. Ils trouveront alors une autre raison de n’être pas contents. Il suffit pour cela d’attendre la prochaine mesure du gouvernement. »

 

 

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